L'ahouach : quand les femmes amazighes chantent sous les étoiles
L'UNESCO classe l'ahouach au Patrimoine Culturel Immatériel du Maroc. C'est une musique-danse collective de l'Atlas, détenue par les femmes et transmise par les femmes. Le dernier soir d'une retraite Umnya, elle arrive sans annonce.
L'ahouach n'est pas un spectacle. C'est une pratique sociale de l'Atlas central et du Souss qui existe depuis au moins le Moyen Âge dans les sources écrites arabes, et vraisemblablement depuis bien plus longtemps dans les vallées berbères où il s'est développé. Dans sa forme la plus pure, c'est une assemblée communautaire, hommes et femmes séparés, chacun dans son rôle, où le chant et le mouvement sont moins une performance qu'une régulation collective : une façon pour une communauté de synchroniser ses rythmes biologiques, émotionnels et sociaux après les tensions d'une saison de travail. Ce qui est moins souvent dit est que la tradition est portée principalement par les femmes : ce sont elles qui détiennent les répertoires, qui enseignent les mélodies aux générations suivantes, qui décident de ce qui est chanté lors de quel événement. L'UNESCO, en inscrivant l'ahouach au Patrimoine Culturel Immatériel en 2017, reconnaissait une tradition dont la continuité dépend directement de la transmission féminine.
La tenue des musiciennes qui arrivent lors de la cérémonie est elle-même un texte. Les bijoux en argent massif de Tiznit, bracelets, colliers, fibules, ne sont pas décoratifs au sens occidental du terme. L'argent dans la tradition berbère est un matériau de protection et de statut social, travaillé par des artisans juifs et berbères en symbiose depuis des siècles dans les souks de l'Anti-Atlas. La cape handira, tissée à la main en laine avec des fils de soie colorés, est un vêtement de cérémonie qui prend entre plusieurs semaines et plusieurs mois à produire sur un métier à main. Le tissu teint à l'indigo, une teinture naturelle issue du pastel ou de l'indigotier, fixée par fermentation alcaline dans des cuves maintenues pendant des semaines, produit un bleu-noir profond que les synthèses chimiques ne reproduisent pas exactement, parce que la molécule d'indigo naturel incorpore des impuretés qui modifient sa teinte selon la source végétale et les conditions de fermentation. Cette tenue n'est pas mise pour les touristes. Elle est mise parce que la cérémonie l'exige.
La neuroscience de la production musicale collective est l'un des domaines les plus documentés de la psychologie sociale des deux dernières décennies. Les travaux de Robin Dunbar et de son équipe à Oxford sur la musique comme mécanisme de liaison sociale ont montré que le chant collectif synchronisé déclenche une libération d'endorphines dans le cerveau des participants indépendamment de leur niveau de compétence musicale. Il ne s'agit pas du plaisir d'écouter de la musique, c'est l'effet spécifique de la production synchronisée, du fait de bouger ensemble, de respirer en rythme, de produire un son cohérent avec d'autres corps dans le même espace. Cette libération d'endorphines est associée à une augmentation de la tolérance à la douleur, à un sentiment de confiance et de proximité avec les autres participants, et à une réduction des marqueurs physiologiques du stress mesurables dans la salive. L'ocytocine, dont le rôle dans la création de liens sociaux est bien documenté, suit une trajectoire similaire lors des rituels collectifs synchronisés.
Ce que la cérémonie sous un ciel Bortle 1, l'obscurité maximale, sans pollution lumineuse, ajoute à tout cela est difficile à quantifier mais facile à décrire. Dans le Sahara ou les vallées reculées de l'Atlas, à l'écart de tout village éclairé, la Voie lactée est visible à l'œil nu dans toute sa densité. Les étoiles fixes et les planètes sont identifiables sans instrument. Le bruit de fond est celui du vent dans les herbes séchées ou le sable. Dans ces conditions, la musique produite par des femmes debout sur un sol que leurs ancêtres ont foulé depuis des siècles prend une qualité qui n'existe pas dans une salle de concert, dans un restaurant ou dans tout autre contexte de performance : elle arrive comme une information plutôt qu'un divertissement. Elle dit quelque chose sur la permanence du lieu et la brièveté du passage de chaque individu qui y assiste. C'est peut-être pourquoi aucune traduction n'est proposée pendant la cérémonie, la musique se traduit elle-même.
Ce que les participants de retraites Umnya rapportent à propos de la cérémonie est remarquablement cohérent malgré la diversité des profils. Des femmes qui n'écoutent pas de musique traditionnelle, qui ne parlent pas arabe ou tamazight, qui n'ont aucun lien culturel avec le Maroc, toutes décrivent le même phénomène : une dissolution momentanée de la distance sociale habituelle, une sensation de présence accrue, parfois des larmes sans raison identifiable. Ce n'est pas de l'exotisme. C'est une réponse neurobiologique à un stimulus de cohésion sociale puissant, dans un environnement qui amplifie tous les signaux sensoriels. La cérémonie dure aussi longtemps que les étoiles le permettent, formulation délibérément imprécise, parce que le temps n'est pas ce qui compte.